Depuis juin, 19 éléphants du parc d’Amboseli au Kenya sont morts souffrant tous des mêmes symptômes: des difficultés à respirer et une paralysie qui les empêche de se tenir debout. Le Service kényan de la vie sauvage (KWS) pense à un empoisonnement au cyanure issu de pesticides. Une piste balayée par des spécialistes.
Les hardes d’éléphants font la réputation du parc d’Amboseli, situé dans le sud du Kenya, surplombé par le Kilimandjaro. Le plus haut sommet d’Afrique (5.895 mètres) s’élève de l’autre côté de la frontière proche avec la Tanzanie.
Or depuis fin juin, selon les autorités locales, au moins 19 pachydermes, essentiellement des femelles ou des jeunes, y sont morts après avoir tous affiché le même symptôme: une paralysie partielle les empêchant de se tenir debout. Et les cadavres de six autres éléphants ont été retrouvés le 12 août dans la réserve voisine de Kimana.
« Ils marchent et respirent difficilement, sont agités », décrit à l’Agence France-Presse Patrick Papatiti, chef des opérations des terres communautaires d’Olgulului, qui abritent la réserve de Kitenden B où Gengis Khan agonise. Quand « ils ne peuvent plus marcher » ou se tenir debout, « ils s’allongent », certains « luttent une journée, deux ou trois jours, jusqu’à ce qu’ils meurent ».
Un empoisonnement au cyanure ?
Le Service kényan de la vie sauvage (KWS) a indiqué fin juillet avoir découvert une forte concentration de cyanure dans l’organisme des cadavres, potentiellement issu de pesticides aspergés sur des fruits de fermes environnantes.
Mais plusieurs spécialistes interrogés par l’AFP balaient cette piste. « C’est une maladie » qui les tue, affirme, sans pouvoir dire laquelle, Patrick Papatiti, qui se demande « pourquoi ceux qui sont censés travailler dur à résoudre le problème ignorent » cette piste. « On n’utilise de cyanure nulle part« , assure ce Massaï qui est né et a grandi dans cette région où il travaille depuis 30 ans.
Il souligne qu’aucun autre animal n’est mort, notamment pas de charognards ni de mouches s’étant nourris des carcasses – qui succombent généralement quand ils consomment des cadavres touchés par des flèches empoisonnées de braconniers.
« Si aucun autre animal se nourrissant des carcasses n’est mort, alors ce n’est pas un produit chimique », qui provoque l’hécatombe, renchérit Joel Nyika, responsable de l’écosystème d’Amboseli au sein des autorités du comté de Kajiado. Il rejette également une autre hypothèse, avancée par le KWS, selon laquelle le cyanure aurait pu provenir d’une plante fourragère, car le bétail des communautés locales aurait aussi péri, et penche lui aussi pour « une maladie n’affectant que les éléphants ».
Des pesticides pulvérisés sur des tomates?
Le rapport d’enquête préliminaire indique que ces éléphants ont ingurgité « une substance toxique, plus précisément du cyanure qui est mortel« , a déclaré à l’AFP Duncan Juma Wanyama, porte-parole du KWS.« Chaque fois qu’un éléphant en absorbe, cela affecte ses poumons et son foie », dit-il.
« Pour l’instant, on les soupçonne d’avoir mangé des tomates contenant (…) des pesticides très puissants et cela pourrait même affecter les humains« , s’est inquiété Duncan Juma Wanyama. Des tomates ont été retrouvées dans les estomacs d’éléphants appartenant à une même harde, probablement attirés par des plants de tomates encore vertes de fermes des environs.
L’enquête, toujours en cours, ne permet pas encore de conclure si l’empoisonnement des pachydermes était intentionnel, mais le « haut niveau de concentration » en cyanure était « peut-être » le fruit d’une erreur humaine lors du mélange du pesticide. Au moins un des pachydermes est mort dans la ferme où se trouvaient les plants de tomates. D’autres se sont rapprochés d’un point d’eau, mais ont succombé à leur tour en quelques jours en dépit de l’aide de vétérinaires.
Neuf éléphantes ont présenté les mêmes symptômes
Les autorités tentent de vérifier si d’autres agriculteurs utilisent des produits similaires, a précisé le porte-parole du KWS. Neuf éléphantes et leurs petits, ainsi qu’un mâle adulte, avaient affiché les mêmes signes cliniques, dont une paralysie partielle les empêchant de se tenir debout. Les carcasses des cinq autres « étaient trop décomposées » ou abîmées par des charognards pour que la cause de la mort puisse être établie, avait noté le KWS mardi 11 août.
Selon le Fonds international pour la protection des animaux (IFAW), la perte de ces éléphants met en lumière « l’impact dévastateur que les substances toxiques peuvent avoir sur la vie sauvage, le bétail et les écosystèmes ». « Les responsables doivent répondre de leurs actes devant la loi », a déclaré dans un communiqué, le directeur de l’IFAW au Kenya Ben Wandago, appelant à un « contrôle strict » des « substances hautement toxiques pour éviter leur entrée dans le milieu naturel ».
Le vétérinaire en chef du Kenya Wildlife Service, le Dr Isaac Lekolool, interrogé par le média britannique BBC, indique que des traces de cyanure ont été détectées dans des échantillons prélevés sur l’estomac des éléphants. Tout en n’écartant pas l’hypothèse d’un empoisonnement, il explique qu’il lui est impossible de dire avec certitude ce qui a causé la mort de ces animaux. « C’est difficile à dire, car nous n’avons jamais rencontré ce genre de cas auparavant. C’est un phénomène quasi inédit, surtout prolongé sur une période d’environ un mois ».
Paula Kahumbu, une défenseuse de la nature de renommée mondiale travaillant auprès des éléphants depuis près de 30 ans, a déclaré à la BBC: « Nous ne disposons pas d’informations suffisamment détaillées pour accorder du crédit à l’hypothèse selon laquelle les pesticides utilisés dans les cultures seraient en cause ». Pour l’experte et ardente protectrice des éléphants, « il faudrait qu’ils en ingèrent une quantité énorme pour en mourir. »

